Au commencement, à un instant précis précurseur de tout, et depuis ce moment, pour toujours : la Sidération. Le mot, nu, dans son état le plus clinique et dans sa plus stricte définition : un choc initiateur d’un anéantissement total, un clash, la foudre s’abattant sur soi et le cœur qui s’arrête, et l’air qui n’entre plus et la pensée se fige, la pensée qui se noie, est coulée, engloutie, incapable à jamais de voguer à nouveau. Ensuite, bien sûr, on nie. Evidement, on la refuse. On la dénie. On s’efforce de vivre un pas-de-côté d’elle en détournant la tête, on l’entoure de lourds hauts murs qui, telle une cape invisible l’occultent, on l’enferme pour s’en arracher, et pour l’oublier. Mais la révélation a été trop choquante, et le choc a été trop brutal et la brutalité trop crue, et rien n’y fera jamais rien : depuis toujours, on sait qu’il nous faudra mourir un jour, comme les copains, comme tous les autres, et l’on croit mourir vraiment en apprenant mourir un jour. La Sidération, donc, pour commencer, et pour toujours.
Vient la Colère. Elle coule de nos blessures infligées par nos manques, par la perte d’une mère et parce qu’on sait que l’on ne reverra jamais son sourire de mère, celui-là fait pour nous, n’existant que pour nous. On sait on ne le verra plus, car on a appris que rien n’existe si ce n’est ce moment-ci dans cette vie-ci et dans ce monde-là, parce que depuis tout jeune on ne croit plus en Dieu, quel qu’Il soit, parce que depuis l’âge de cinq ans on a perdu la foi. C’était un matin de novembre, un jour froid.
Mais l’Espoir n’est jamais loin ; l’Espoir, ce petit diablotin apparaissant soudain, déployant ses richesses, oasis vermeilles et Fatas Morganas avant de disparaître et de réapparaitre à la prochaine prière parce que depuis l’âge de dix ans on prie, on prie même sans foi, sans savoir prier, sans savoir pour quoi, sans même savoir pourquoi. On prie, et on espère. On promet d’être sage. Mais ça ne suffit pas, jamais, et l’on met du temps à l’apprendre, on l’acquiert, on l’encaisse au fil des détresses : si l’Espoir n’est jamais loin, il n’est jamais tout proche.
Alors, est la Tristesse. Infinie. Eternelle. Sa gamme est étendue. Son humeur varie. Ses yeux sont abyssins, son regard abyssal. Elle est lente à partir, et prompte à arriver. Et bien que possessive, elle sait se faire aimer : elle nous happe, nous enrobe, nous serre contre son sein, nous love dans ses robes sans nous laisser le temps de compter jusqu’à deux. Nous avons tous entendu des histoires sur elle. La plupart sont fausses, une seule universelle : elle est un messager, un devin, une Cassandre, elle conte l’approche d’une maîtresse qu’elle sert discrètement. Et l’on sait, pour l’avoir vu, que l’une vient rarement sans l’autre, que l’une est précédente et l’autre devancée, on le sait parce que depuis l’âge de soixante ans nous savons qu’à présent tout est déjà passé, hier est plus proche que demain tandis qu’elle elle vient, et que sans un geste, immobile, vitrifié, nous courons cependant, nous nous ruons sur elle, nous n’avons jamais été aussi près d’elle et de ce moment létal où nous nous frôlerons, et depuis que nous avons Soixante, nous savons pour avoir vu maintes fois accomplie la prédiction, nous sentons qu’elle nous suit (les signes sont formels), et qu’elle est presque là. En tendant bien l’oreille, on entendrait son pas.
On s’est réconcilié avec elle, il y a peu. On est rabiboché. Plus par obligation que parce qu’on le veut : on n’a plus vraiment le choix. Et puis, on devient vieux ; on oublie ses rancœurs, on se dit à quoi bon. On dit que c’est tant mieux. On dit c’est pas trop tôt. On a ouvert la porte, abattu la cloison. Elle est libre à présent : elle peut venir quand elle veut, sans même prévenir, elle trouvera bon accueil. Te voilà, quel plaisir. Je suis ravi, vraiment, très heureux de te voir. Tu m’as manqué, tu sais.
Entre, et embrasse-moi.
Entre, et embrasse-moi.
