vendredi 9 décembre 2011

Là d'où je viens

"cabeza y manos", Ricardo Carpani
  Ce fut une rencontre, comme il en est des rares : deux hommes qui se croisent, se parlent, se reconnaissent, et se lient comme lierre. Deux hommes, soudés par le regard, décidant de mêler leurs destins, bambous se redressant, se levant, s’élevant, se soutenant l’un l’autre, envidés l’un à l’autre inextricablement. Tout les différenciait, mais tout les unifiait.
  Une rencontre ; et voilà que deux vies croissent et fleurissent, grandissent et s’enrichissent. Deux solitudes se trouvent, et deux vies qui fusionnent, jusqu’à la fin, jusqu’à la tombe.
  L’un passait par hasard. Il allait on ne sait où, et ne saura jamais. Il attendait d’aimer, de vivre et de vibrer depuis de longues années. Il n’était pas très grand. Il se trouvait quelconque. Ne croyait plus en rien. S’excusait d’exister. Ne faisait que passer.
  L’autre était en colère, se cognait à la vie. Il était cabossé. Et il tombait souvent, lui aussi, mais lui se relevait toujours. Lui y croyait encore, il avait encore quelque espérance. Lui, il ne cesserait jamais de chercher.
  Lui, c’était moi.
  Ils se reconnurent donc : ils s’étaient déjà vus dans les rêves de l’autre. Leurs âmes s’étaient croisées dans une vie d’avant. Ils surent donc comment faire, ils surent quand sourire, que dire et quand le dire, ils surent quand se taire. S’inventèrent des rites, des jours, et puis un lieu, uniquement pour eux. Rien n’existait que ce monde dans le monde. Eux seuls y pénétraient. Ils y étaient des dieux. Ils arrêtaient le temps. Eux seuls comprenaient.
  Ils imaginèrent des voyages, les firent, dans cette bulle. Ils buvaient leurs paroles, ils se mangeaient des yeux, se nourrissant l’un l’autre et ça leur suffisait. Ils ne nommèrent pas ce qu’il leur arrivait, n’y mirent pas de mot, ça n’était pas la peine. Rien ne les y préparait, jamais, mais tout le justifiait. Toujours. Une évidence. La vérité. Et dans cette atmosphère, ils recréaient la vie. Ils s’inventaient la leur.
  - Mais pourquoi le cacher, disait l’un : nous savons tous les deux que cette vie est fausse, fabriquée et truquée : quand viendra le moment de nous séparer de nouveau, nous serons divisés, et nous serons traqués par la réalité, ses mensonges et la haine. A chaque fois j’en souffre, et j’en meurs un peu plus. Malgré toi, je ne sais pas faire autrement, ajoutait-il. Pardon, ami, pardon : je tâche ton bonheur.
- Regarde-toi avec mes yeux, disait l’autre, et tu verras alors ce qu’est la vérité : cette vie est la chance même, une promesse que l’on retient à coups de poings. C’est un chemin, continuait-il, un sentier tortueux. Garde les yeux rivés sur qui te guide, sans te soucier du danger frémissant dans les arbres. Garde tes yeux sur moi. Demain n’existe pas, tout-à-l’heure encore moins. Contemple uniquement ce que nous enfantons, sans le vide alentour : tu y verras beauté, grandeur et puis lumière. Mon bonheur, c’est toi. Notre bonheur, c’est nous. C’est tout. Mais c’est beaucoup. Entend bien mes paroles, elles te consoleront.
  Alors, l’un souriait. L’autre l’accompagnait, tout en sachant que l’un abdiquera bientôt. Et tandis que l’un se reposait, pour un temps apaisé, l’autre fermait les yeux sur son propre mensonge et pleurait en silence, pleurait sur sa lâcheté.
  C’était il y a quinze ans. C’est loin. Les heures sont passées par-là, elles ont faits leur effet. Mais il suffit de se retourner et c’est là, éclatant. Palpable. Dur comme bakélite. Et rien ne le brise, pas même l’entame. Car moi seul connaît l’emplacement de ce roc précieux. Moi seul sais où reposent l’amour, le don, le partage et le pardon.
  J’ai tout eu, j’ai tout connu, j’ai tout appris. Je sais tout de la vie.
  Un jour, j'ai eu un ami.

mercredi 9 novembre 2011

QUICKSTEPS

Le désespéré, Gustave Courbet, 1843-45
  Au commencement, à un instant précis précurseur de tout, et depuis ce moment, pour toujours : la Sidération. Le mot, nu, dans son état le plus clinique et dans sa plus stricte définition : un choc initiateur d’un anéantissement total, un clash, la foudre s’abattant sur soi et le cœur qui s’arrête, et l’air qui n’entre plus et la pensée se fige, la pensée qui se noie, est coulée, engloutie, incapable à jamais de voguer à nouveau. Ensuite, bien sûr, on nie. Evidement, on la refuse. On la dénie. On s’efforce de vivre un pas-de-côté d’elle en détournant la tête, on l’entoure de lourds hauts murs qui, telle une cape invisible l’occultent, on l’enferme pour s’en arracher, et pour l’oublier. Mais la révélation a été trop choquante, et le choc a été trop brutal et la brutalité trop crue, et rien n’y fera jamais rien : depuis toujours, on sait qu’il nous faudra mourir un jour, comme les copains, comme tous les autres, et l’on croit mourir vraiment en apprenant mourir un jour. La Sidération, donc, pour commencer, et pour toujours.
  Vient la Colère. Elle coule de nos blessures infligées par nos manques, par la perte d’une mère et parce qu’on sait que l’on ne reverra jamais son sourire de mère, celui-là fait pour nous, n’existant que pour nous. On sait on ne le verra plus, car on a appris que rien n’existe si ce n’est ce moment-ci dans cette vie-ci et dans ce monde-là, parce que depuis tout jeune on ne croit plus en Dieu, quel qu’Il soit, parce que depuis l’âge de cinq ans on a perdu la foi. C’était un matin de novembre, un jour froid.
  Mais l’Espoir n’est jamais loin ; l’Espoir, ce petit diablotin apparaissant soudain, déployant ses richesses, oasis vermeilles et Fatas Morganas avant de disparaître et de réapparaitre à la prochaine prière parce que depuis l’âge de dix ans on prie, on prie même sans foi, sans savoir prier, sans savoir pour quoi, sans même savoir pourquoi. On prie, et on espère. On promet d’être sage. Mais ça ne suffit pas, jamais, et l’on met du temps à l’apprendre, on l’acquiert, on l’encaisse au fil des détresses : si l’Espoir n’est jamais loin, il n’est jamais tout proche.
  Alors, est la Tristesse. Infinie. Eternelle. Sa gamme est étendue. Son humeur varie. Ses yeux sont abyssins, son regard abyssal. Elle est lente à partir, et prompte à arriver. Et bien que possessive, elle sait se faire aimer : elle nous happe, nous enrobe, nous serre contre son sein, nous love dans ses robes sans nous laisser le temps de compter jusqu’à deux. Nous avons tous entendu des histoires sur elle. La plupart sont fausses, une seule universelle : elle est un messager, un devin, une Cassandre, elle conte l’approche d’une maîtresse qu’elle sert discrètement. Et l’on sait, pour l’avoir vu, que l’une vient rarement sans l’autre, que l’une est précédente et l’autre devancée, on le sait parce que depuis l’âge de soixante ans nous savons qu’à présent tout est déjà passé, hier est plus proche que demain tandis qu’elle elle vient, et que sans un geste, immobile, vitrifié, nous courons cependant, nous nous ruons sur elle, nous n’avons jamais été aussi près d’elle et de ce moment létal où nous nous frôlerons, et depuis que nous avons Soixante, nous savons pour avoir vu maintes fois accomplie la prédiction, nous sentons qu’elle nous suit (les signes sont formels), et qu’elle est presque là. En tendant bien l’oreille, on entendrait son pas.

  On s’est réconcilié avec elle, il y a peu. On est rabiboché. Plus par obligation que parce qu’on le veut : on n’a plus vraiment le choix. Et puis, on devient vieux ; on oublie ses rancœurs, on se dit à quoi bon. On dit que c’est tant mieux. On dit c’est pas trop tôt. On a ouvert la porte, abattu la cloison. Elle est libre à présent : elle peut venir quand elle veut, sans même prévenir, elle trouvera bon accueil. Te voilà, quel plaisir. Je suis ravi, vraiment, très heureux de te voir. Tu m’as manqué, tu sais.
Entre, et embrasse-moi.

vendredi 28 octobre 2011

ELLE

Jeune fille à la fenêtre, Salvador Dali, 1925
  Il y a des jours où elle est belle, simplement belle, d’une beauté pure et naturelle. Elle est simplement belle parce qu’elle n’est pas fardée, parce qu’elle n’a pas d’artifice, aucun bijoux du tout, elle n’a que le soleil pour poudrer son visage de paillettes dorées et que cela suffit à la rendre jolie car elle est naturellement jolie. Elle n’a pas besoin de se peindre, de se masquer et d’être une autre, de ressembler à une poupée de publicité pour attirer le regard et la lumière.
  Car elle attire la lumière comme les sirènes captivent les marins ; la lumière se pose sur elle comme malgré elle, comme si la lumière n’avait pas d’autre choix que de la prendre dans ses bras. Mais contrairement aux sirènes, elle ne mène pas les marins et la lumière à leur perte ; elle, elle sublime qui se pose sur elle, lumière comme regard ; rien ne peux la souiller, ni pluie froide ou neige sale. Elle rend meilleur ce qui la touche, ce qui l’effleure. Elle fait aimer la pluie. Elle fait aimer la neige. Elle n’a pas besoin de subterfuge pour qu’on s’attache à elle car elle est belle simplement. Elle est simplement belle.
  Elle est belle, aussi et surtout parce qu’elle est Mystère, et parce que le mystère est beau car aisé d’espérances. Sur elle, je peux tout imaginer car je ne sais rien d’elle si ce n’est qu’elle aime, le matin, dès que vient le printemps et jusqu’aux premiers froids boire son thé au grand air en déshabillé blanc ou souvent bleu turquin. Elle est sur son balcon. Elle vient de s’éveiller. Là, ses cheveux blonds défaits, les bras sur la rambarde et les jambes croisées, elle observe le ciel qui s’éclaircit pour elle, elle écoute les merles qui chantonnent pour elle et elle sourit en voyant, plus bas dans la ruelle les enfants s’amuser, danser et rire pour elle. Elle est Magie. Elle est Prestige. Pourquoi le ciel se lève pour elle, pourquoi l’oiseau gazouille pour elle, pourquoi l’enfance danse pour la voir sourire, là est tout le Mystère.
  Elle est belle, surtout, et par-dessus tout parce qu’elle se donne sans le savoir, parce qu’elle prend la lumière, les chants et la joie sans s’en apercevoir. Elle ne fait pas exprès.
  Elle ne calcule rien, ni ses sourires, ni ses soupirs, ni sa façon de passer ses doigts sur son cou ou sa mains sur son bras. Rien n’est truqué chez elle, tout est beau parce que tout est pur. Tout est pur parce que tout est vrai. Elle est très naturelle. Elle ne s’invente pas sur une quelconque scène. Elle ne joue pas, jamais. Elle est simplement elle. Et elle ne le sait pas.
  Elle ne sait pas non plus que je la vois d’en face, à travers ma fenêtre. Elle ne sait pas non plus que je la mire de loin, tapi dedans mon lit. Elle ne sait pas qu’avant même de m’extraire du sommeil je suis déjà avec elle, dans cet instant où elle apparaît avec l’aube. Elle ne sait pas que mes regards vagabondent vers elle à tout moment du jour dans l’espoir de l’apercevoir ne serait-ce qu’une seconde éternelle. Elle ne sait pas que souvent, tandis que je rédige l’histoire de ma vie dans un petit cahier, soudain ma main se fige et que plus rien ne vient parce que je pense à elle. Elle ne sait pas qu’un jour, un beau jour, dans notre rue inondée de clarté j’ai marché derrière elle. Elle ne sait pas que j’étais pour une seule et mémorable fois assez près d’elle pour respirer l’odeur de ses cheveux platins, elle ne sait pas que j’ai fermé les yeux et qu’en la dépassant j’ai frôlé son épaule du bout de mon épaule, elle ne sait pas qu’en cet instant j’ai cessé de respirer (car puisque je ne respire que pour elle, je puis bien cesser de vivre une tierce pour elle). Elle ne sait pas que mon cœur, mon pauvre cœur a tenté de s’arracher de mon sein pour s’envoler vers elle, mon cœur qui me torture et me fait de la peine. Elle ne sait pas que j’existe : elle me croise un matin ; elle me regarde à peine. La nuit peut bien m’étreindre ; elle ne le saurait pas. Je peux bien disparaître, n’avoir jamais été ; je ne serais pour elle qu’une étoile lointaine morte depuis des lustres qu’elle n’imaginait pas. Elle ne sait pas mon nom. Elle vit très bien sans moi.
  Alors, je la trouve laide. Alors je la trouve froide, méchante, et puis cruelle.
  Il y a des jours où je hais la Beauté parce qu’elle ne me connaît pas. Il y a des jours où j’abhorre la Pureté car elle ne m’habite pas, emplis que je suis de pensées sales et vaines. Et ces jours-là, je sais que je suis perdu, je sais qu’aucun Gabriel ne m’étreindra pour m’emporter aux nues. Ces jours-là, je sais que l’ange qui vit de l’autre côté de ma fenêtre ne me sauvera pas.
  Je n’entrerais jamais dans la Félicité. Tant mieux pour toutes les joies qui la peuplent. Tant mieux pour la Beauté. Tant mieux pour la Pureté. Car ce n’est pas par moi qu’elles se verront souillées.