jeudi 24 mai 2012

MORNING

"L'aubade", Pablo Picasso
  Je m’éveille, et je souris déjà. Je m’éveille en souriant. Et il me semble n’avoir jamais cessé de sourire depuis le soir d’avant, depuis l’instant léger où nous nous retrouvâmes, toi et moi, dans ton lit, couché l’un contre l’autre, tournés sur le côté, toi blotti contre moi, moi agrippé à toi, les poils de mon torse contre ta peau si douce, si douce, qui appelle sans cesse mes mains à la balade, mes doigts à l’aventure, et je pense avoir caressé ta peau si douce, si douce la nuit durant sans cesser de sourire. Je m’éveille, et je t’aime déjà.
  Il fait jour, je le sais : je sens la chaleur du matin derrière mes paupières closes. Mais je n’ouvre pas les yeux, pas encore. Pour cela, j’attends encore un peu ; un plaisir à la fois. Hier soir, le temps s’est allongé avec nous, et il n’en finit pas de paresser. Il prend son temps. Lui non plus n’est pas pressé.
  Les yeux fermés, tout en souriant, j’embrasse ton épaule, très délicatement pour ne pas l’abîmer de ma barbe naissante. Je t’embrasse, et je sens que tu t’éveilles. Je sais que tu souris, toi aussi. Tu t’étires. Je te serre dans mes bras. Et j’embrasse ta nuque très délicatement.
  Il est encore tôt. Nous avons tout le temps. Nous avons tout le temps puisque contre ta peau, lui aussi aime s’allonger, s’étirer, paresser. Je ne suis pas jaloux : en échange d’une éternité contre ta peau si douce, le temps nous donne tant. Je m’éveille, et je me dis que l’univers entier devrait connaître l’émotion d’une nuit couché contre ta peau. Je t’embrasse, et je me dis que la joie d’être avec toi devrait submerger le monde autant que la chaleur inonde nos matins. Je suis bien.
  Tu te tournes vers moi. Tu me dis quelques mots. J’ouvre les yeux. Le bonheur a ton visage, il a tes yeux et me sourit. Tu me regardes comme si j’étais le plus grand des hommes. Tu m’offres ce sourire que tu ne donnes à personne. De tous les hommes nus, je suis le plus heureux.
  Tu te lèves. Lentement. Tu te meus dans l’éther. Je regarde ton corps, et mon corps s’éveille définitivement. Je te saisis les hanches, je te tire vers moi. Tu souris, retombes sur le lit, bascules dans mes bras. Et je n’en finis pas de promener mes mains sur ta jolie peau douce. Tu m’embrasses.
  Puis tu te lèves. Un peu moins lentement. Tu files à la cuisine et nous fais un café. Tu vaques en chantonnant. Et petit à petit, l’arôme du café embaume la maison. Ça sent bon. Je souris. Je m’étire en t’attendant.
  Tu reviens, une tasse dans chaque main. Le café fume dans les tasses, embaume la maison. Tu me donnes une tasse. J’hume le café fumant. J’en bois une gorgée. Tu m’allumes une cigarette, et me la tends. Tu me regardes en souriant. Je pose ma tasse au bas du lit, t’attire contre moi. Je te prends dans mes bras. Je profite de toi, et de ta peau si douce. Nous profitons du temps que le temps nous accorde. Il s’allonge et s’étire. Il s’arrête pour nous.
  Nous sommes parfaitement réveillés, à présent. Je te caresse et tu m’embrasses. Puis nous faisons l’amour. La chaleur nous submerge, inonde le matin. Nous sommes biens. Le café embaume le matin.

  Hier, j’ai acheté le même café que toi. Je n’en bois pas beaucoup ; je me contente d’humer son arôme. Il emplit ma maison. Et son parfum corsé, pour peu que je ferme les yeux me ramène vers toi, vers nos matin heureux, me fait me souvenir que j’adore ta peau comme on adore un dieu, me fait me souvenir que j’aime les matins, que j’aime la chaleur, que tu me fais du bien, que tu me rends heureux.

samedi 14 avril 2012

L'HEURE BLEUE

"L'île des morts", détail, Arnold Böcklin
  Le soir arrive enfin, et Dimanche n’a plus que quelques heures à vivre. Par la fenêtre, je vois la brunante envahir la ville, s’épandre dans les rues tandis que les mamans rappellent leurs enfants jouant sur les trottoirs. Les boulevards se vident. Bientôt finira le jour, emportant avec lui encore une semaine, un autre mois de plus. Le temps passé où j’ai vécu sans vivre pèse sur mes épaules, force mon dos à se vouter, oblige ma tête à se baisser et mes paupières se ferment. Ainsi, je sais qu’elle est là. Elle est venue comme souvent à la même heure, où que je sois elle sait me trouver, elle est venue avec son long cortège de regrets, elle est là et m’empoigne, me revêt de son habit de deuil, lourde robe de bure, et ne me quittera qu’à l’instant du sommeil. Elle engourdit mes sens, elle m’enduit de stupeur et laisse le démon qui trotte dans mon cœur courir dans mes veines. Et tandis que je suis incapable, cependant que l’envie s’absente de mon être, un sentiment criminel explose dans ma tête comme feu de Bengale et naissent la tristesse, la perte et le remords. La mort elle-même peut venir, je ne l’accueillerais qu’avec indifférence.
  Ainsi est ma mélancolie. Nous nous connaissons bien ; nous grandissons ensemble. Et pour tout le bonheur du monde je ne l’échangerais contre une autre car, je l’avoue, j’adore m’y ouater ; c’est la mienne, elle m’est propre, et je l’aime. Je la trouve belle. Elle a le visage de ma mère.
  Mais elle me quitte enfin. Enfin, pas tout à fait, puisque elle marche avec moi, un pas derrière moi et m’accompagne au lit, me couche, et puis me borde. Il est encore tôt, mais je ne sais que faire du moment qui me reste avant lundi prochain, et les résolutions non tenues à Zénith n’ont plus de raison d’être quand approche Nadir. Alors, je cherche à m’endormir en pensant à demain. Je déroule la liste des promesses manquées, et jure de les honorer dès que l’aube poindra.
  Je pense au globe de verre offert par mes amis pour mon anniversaire, et promets de le sortir enfin de son emballage pour lui trouver une place, la plus belle.
  Je pense à ma grand-mère, là-bas dans sa retraite, et m’engage à lui envoyer, sans faute, le bouquet de violettes qu’elle aime tant respirer tous les ans pour sa fête.
  Je pense à mon amour, et décide de lui faire comme dessert, pour son retour, la tarte aux pommes qu’il aime tant, celle-là que je lui faisait souvent, du temps de la passion. Je pense aux lettres à écrire, au gens à qui parler, aux mots à prononcer, aux accomplissements trop souvent repoussés. Je pense à être quelqu’un de bien, enfin. Dès demain. C’est promis. J’y pense, et je m’endors. J’y pense, et puis j’oublie trop vite que le verre se brise sous les gestes maladroits, j’oublie que les fleurs flétrissent et finissent par mourir et que les pommes se talent et retournent à la terre, que la vie s’achèvera et que j’ai peu vécu, et que j’ai mal aimé. J’oublie l’homme que j’aimerais être. Il ne reste que moi.

  Mais demain est un autre jour. Demain est un grand jour. Demain, tout changera. Demain, je vais aimer, je vais vibrer, sourire et rire. Demain me plait déjà. Demain est beau.
  Demain est un joli mot.

  Dehors, la pluie s’écrase contre ma fenêtre.
  Je m’endors.

mercredi 8 février 2012

In Spiritum

"La muse Calliope", Charles Coypel
  Quelque peu avant, tandis qu’Hypnos la ravissait subtilement, un poème glissa de sa longue main diaphane, reposant à présent contre la méridienne. Ainsi, la jolie Calliopé dormait d’un sommeil de reine, un sommeil profond, sans rêve, que rien n’ébranlait ; une couronne d’or assurait sa grandeur, éloignant de sa belle personne tout néfaste remous. Ses enfants, turbulents, nageaient entre ses jambes, et sa mère la couvait en caressant ses lèvres. Le monde pouvait se briser dans un fracas terrible, le repos de la muse n’en serait pas troublé.
  Plus bas, dans d’autres sphères, l’orage se faisait : l’on grondait, l’on tonnait, l’on se sentait frustré, spolié, souillé et le disait haut et fort, l’on tapait du poing et piétinait de rage, l’on s’arrachait les cheveux par poignées entières, serrait les dents et pleurait de colère en levant des yeux fous vers un ciel muet en demandant pourquoi ; plus bas, là-bas sur terre, un petit homme désespérait : prostré dans mon fauteuil, impuissant, désolé, il venait de se perdre dans le désert pelé d’une petite page blanche.
  Depuis deux heures déjà il enserrait sa tête de ses mains infécondes, crissant ses doigts oiseux contre son front fiévreux, il se levait, marchait, puis venait se rassoir sans que la moindre braise ait allumé le feu de l’illumination. Ses rites étaient futiles : il avait beau poser sa tasse de thé à bonne portée de main, tailler tous ses crayons, ouvrir ses dictionnaires, écouter du Schubert : une pâleur spectrale l’asphyxiait pour de bon. Il compulsa les plus grands, les génies, les immortels, essayant de capter une saillie lyrique, une phrase, un bon mot, tout pouvant le pousser sur un chemin girond, vainement. Son sang palermitain de tragédien antique ne pouvant pas mentir, il voulu mourir là, dans une agonie tapageuse, et il vit plus que clairement l’épitaphe terrible arracher des larmes hypertrophiées à tous ceux qui, hélas, avaient perdu un génie méconnu, incompris, malchanceux. Il faisait des manières. Il était sicilien.
  Il se surprit à maudire son grand ami le Sage, ce vieux dément gardois aux idées incongrues, celui-là même qui le défiait de quelques mots banals et cependant fatals. Il y était question de chance. Six petits mots affreux, méchants, au sourire de hyène qui ne lâcheraient décidément rien. Le défi, jusque-là ludique, dévoilait enfin la vérité dans une lumière crue : le petit homme n’était pas grand chose si un peu de chance ne pleuvait pas sur lui. Et il pleuvait rarement dans le désert pelé de sa petite page blanche.
  Mais de la chance, il arrivait qu’il en bruine un peu, cependant. Toujours à la même heure, et pour quelques minutes. La chance est un appaloosa galopant dans la plaine jusqu’à devenir fou et continuant alors de galoper jusqu’à la mort, foudroyé de fatigue, le cœur éclaté ; il faut savoir le reconnaître quand il court droit vers nous, empoigner sa crinière quand il nous dépasse, s’accrocher à son cou et se laisser porter quel que soit le voyage, quelle que soit sa durée. Et de la chance, le petit homme s’en trouva soudainement nimbé : car à l’instant précis où il capitulait, la belle héliconienne daigna enfin quitter les puissants bras d’Hypnos, repue, revigorée. Elle ouvrit les yeux sur la vie, et par chance (mais est-ce vraiment de la chance ou un enfant d’Hermès, gardien de nos chemins et guide de nos âmes ?), son regard tomba sur le petit bonhomme. Elle l’avait oublié. Mais elle le reconnu : il l’amusait souvent, ce tout petit humain à tempêter contre elle, à trépigner pour rien, à pleurer de dédain. Elle avait de la tendresse pour lui, même si, fantasque, elle le montrait rarement. Finalement, elle l’aimait bien, ce tout petit humain. Et, généreuse, charitable, elle aimait lui lâcher, quelquefois, quelque offrande. Elle se mit à sourire, pencha doucement la tête, puis elle tendit le bras et laissa échapper de  ses doigts translucides une ondée bienfaitrice gorgée de mille bontés. Puis, me laissant à mon œuvre, me sachant apaisé, la belle s’étira en baillant, se leva et flâna parmi ses sœurs sur les monts Parnassiens, se disant que tout de même, l’humain est bien étrange et quelque peu complexe.

samedi 14 janvier 2012

LENIE

"L'éternelle idole", Auguste Rodin
  
Après, tu te levas. Tu diffusais encore la chaleur de mon corps, tu étais encore humide de ma propre sueur, les preuves de mon amour étaient encore visibles. L’écume de notre plaisir fluait d’entre tes cuisses. Tu ne t’étais pas remise, tu haletais toujours, tes jambes tremblaient un peu. Puis, fière, arrogante et libre, cambrée, la tête haute, tu te montras à la fenêtre, tes yeux bravant le monde, tes seins défiant les hommes. Je te trouvais sauvage et belle. Tu l’étais.
  « C’est la dernière fois que nous nous voyons », me dis-tu sans me regarder. Moi, je te regardais sans rien dire ; je connaissais la chanson, et souriais. « Je ne t’aime pas, tu sais », ajoutas-tu, toujours tournée vers le vieux port. Et je ne sus, encore une fois, si ces mots s’adressaient à moi, ou si tu les prononçais pour toi-même.
  Ensuite, tu te détachas de la lumière pour revenir vers moi, mais pas contre moi. Tu pris mon verre posé sur la commode, le portas à tes lèvres, tu t’allumas une cigarette et retournas le disque. Enfin, seulement, tu me regardas. Tu ne semblais pas me reconnaître. Tu m’envisageais comme un inconnu. Je ne saurai jamais ce qui te passe en tête, et c’est bien ; je ne possèderai jamais que ton corps, et cela me convient.
  Tu sais ce que j’aime. Tu sais comment libérer le barbare enchainé dans mes tripes. Tu maitrises le fauve, et en tires fierté ; ainsi, tu te dressas devant moi, les mains sur tes hanches pleines, et me toisas. « Encore », me dis-tu. Alors, je me levai à mon tour, et agrippai ton cul de mes deux mains avides. Nos bouches se rencontrèrent. Mon désir gonfla, circulant dans ma hampe, palpitant, impatient, contre ton ventre blême. Tu me saisis, et t’agenouillas. Décidément, tu sais ce que j’aime. Et le jardin d’Allah ne connaît pas de plus grands délices que tes lèvres autour de moi.
  Prêt à éclater comme un fruit trop mûr, j’empoignai tes cheveux et te relevai de force, te forçant à stopper ta course langoureuse. Je glissai ma main entre tes cuisses drues, et sentis ton envie couler entre mes doigts. Tes yeux me criaient Viens. Le moment était là. Tu souriais, triomphante, et sans cérémonie tu me guidas vers les draps, me tenant par le membre. Et c’est avec un scandaleux naturel que tu te penchas sur le lit, pris appui sur les bras, les jambes écartées, creusant lentement les reins, m’offrant ainsi ta croupe. Alors, sans aucune manière, tel un taureau furieux excité par le rouge, je te vandalisai, te pillai, t’envahis, prenant tout ce qui pouvait être pris, mettant la main sur tes richesses, occupant tes prairies, campant dans tes vallons. L’objet de ton régal, tendu, veiné, bandé, comme un bélier de marbre défonçait ta maison, mon armée prolifique cognant contre tes monts. Et tandis que je te besognais, les fibres de mon être contractées à l’extrême, jamais tu n’abdiquas sous mes coups de boutoir. Soudain, furtivement entre deux va-et-vient, j’aperçus ton visage reflété dans la glace. Je vis ton air de gloire, ton sourire extatique. Et je compris alors que malgré mes attaques et malgré tes répliques, malgré tes airs de proie subissant mes ardeurs et souffrant mes assauts, ce n’était pas moi qui te possédais, mais toi qui me conquérais.
  Je redoublai d’effort. La rage s’empara de nous. Et c’est ensemble que nous libérâmes la bête, nos cœurs battant à rompre, nous vînmes de concert et tu crias victoire.

  Ha, chère Lenie, s’il suffisait, pour que tout soit, de dire Je veux ; si, au lieu de dire Je veux, nous pouvions dire Je peux ; si nos corps amoureux suivaient le même chemin que nos cœurs insatiables ; si l’orchestre de nos passions dirigeait le Maestro, Maître de nos destins, pour une fois marionnette entre nos doigts liés ; enfin, si la volonté suffisait à elle seule à faire de nous des dieux, je n’en finirais pas de t’aimer mon amour, je t’aimerais toujours, sans arrêt, sans relâche, pour encore et encore, et encore, et encore, et encore, et encore, mourir sur ta peau.