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| "cabeza y manos", Ricardo Carpani |
Ce fut une rencontre, comme il en est des rares : deux hommes qui se croisent, se parlent, se reconnaissent, et se lient comme lierre. Deux hommes, soudés par le regard, décidant de mêler leurs destins, bambous se redressant, se levant, s’élevant, se soutenant l’un l’autre, envidés l’un à l’autre inextricablement. Tout les différenciait, mais tout les unifiait.
Une rencontre ; et voilà que deux vies croissent et fleurissent, grandissent et s’enrichissent. Deux solitudes se trouvent, et deux vies qui fusionnent, jusqu’à la fin, jusqu’à la tombe.
L’un passait par hasard. Il allait on ne sait où, et ne saura jamais. Il attendait d’aimer, de vivre et de vibrer depuis de longues années. Il n’était pas très grand. Il se trouvait quelconque. Ne croyait plus en rien. S’excusait d’exister. Ne faisait que passer.
L’autre était en colère, se cognait à la vie. Il était cabossé. Et il tombait souvent, lui aussi, mais lui se relevait toujours. Lui y croyait encore, il avait encore quelque espérance. Lui, il ne cesserait jamais de chercher.
Lui, c’était moi.
Ils se reconnurent donc : ils s’étaient déjà vus dans les rêves de l’autre. Leurs âmes s’étaient croisées dans une vie d’avant. Ils surent donc comment faire, ils surent quand sourire, que dire et quand le dire, ils surent quand se taire. S’inventèrent des rites, des jours, et puis un lieu, uniquement pour eux. Rien n’existait que ce monde dans le monde. Eux seuls y pénétraient. Ils y étaient des dieux. Ils arrêtaient le temps. Eux seuls comprenaient.
Ils imaginèrent des voyages, les firent, dans cette bulle. Ils buvaient leurs paroles, ils se mangeaient des yeux, se nourrissant l’un l’autre et ça leur suffisait. Ils ne nommèrent pas ce qu’il leur arrivait, n’y mirent pas de mot, ça n’était pas la peine. Rien ne les y préparait, jamais, mais tout le justifiait. Toujours. Une évidence. La vérité. Et dans cette atmosphère, ils recréaient la vie. Ils s’inventaient la leur.
- Mais pourquoi le cacher, disait l’un : nous savons tous les deux que cette vie est fausse, fabriquée et truquée : quand viendra le moment de nous séparer de nouveau, nous serons divisés, et nous serons traqués par la réalité, ses mensonges et la haine. A chaque fois j’en souffre, et j’en meurs un peu plus. Malgré toi, je ne sais pas faire autrement, ajoutait-il. Pardon, ami, pardon : je tâche ton bonheur.
- Regarde-toi avec mes yeux, disait l’autre, et tu verras alors ce qu’est la vérité : cette vie est la chance même, une promesse que l’on retient à coups de poings. C’est un chemin, continuait-il, un sentier tortueux. Garde les yeux rivés sur qui te guide, sans te soucier du danger frémissant dans les arbres. Garde tes yeux sur moi. Demain n’existe pas, tout-à-l’heure encore moins. Contemple uniquement ce que nous enfantons, sans le vide alentour : tu y verras beauté, grandeur et puis lumière. Mon bonheur, c’est toi. Notre bonheur, c’est nous. C’est tout. Mais c’est beaucoup. Entend bien mes paroles, elles te consoleront.
Alors, l’un souriait. L’autre l’accompagnait, tout en sachant que l’un abdiquera bientôt. Et tandis que l’un se reposait, pour un temps apaisé, l’autre fermait les yeux sur son propre mensonge et pleurait en silence, pleurait sur sa lâcheté.
C’était il y a quinze ans. C’est loin. Les heures sont passées par-là, elles ont faits leur effet. Mais il suffit de se retourner et c’est là, éclatant. Palpable. Dur comme bakélite. Et rien ne le brise, pas même l’entame. Car moi seul connaît l’emplacement de ce roc précieux. Moi seul sais où reposent l’amour, le don, le partage et le pardon.
J’ai tout eu, j’ai tout connu, j’ai tout appris. Je sais tout de la vie.
Un jour, j'ai eu un ami.
Un jour, j'ai eu un ami.
