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| Jeune fille à la fenêtre, Salvador Dali, 1925 |
Car elle attire la lumière comme les sirènes captivent les marins ; la lumière se pose sur elle comme malgré elle, comme si la lumière n’avait pas d’autre choix que de la prendre dans ses bras. Mais contrairement aux sirènes, elle ne mène pas les marins et la lumière à leur perte ; elle, elle sublime qui se pose sur elle, lumière comme regard ; rien ne peux la souiller, ni pluie froide ou neige sale. Elle rend meilleur ce qui la touche, ce qui l’effleure. Elle fait aimer la pluie. Elle fait aimer la neige. Elle n’a pas besoin de subterfuge pour qu’on s’attache à elle car elle est belle simplement. Elle est simplement belle.
Elle est belle, aussi et surtout parce qu’elle est Mystère, et parce que le mystère est beau car aisé d’espérances. Sur elle, je peux tout imaginer car je ne sais rien d’elle si ce n’est qu’elle aime, le matin, dès que vient le printemps et jusqu’aux premiers froids boire son thé au grand air en déshabillé blanc ou souvent bleu turquin. Elle est sur son balcon. Elle vient de s’éveiller. Là, ses cheveux blonds défaits, les bras sur la rambarde et les jambes croisées, elle observe le ciel qui s’éclaircit pour elle, elle écoute les merles qui chantonnent pour elle et elle sourit en voyant, plus bas dans la ruelle les enfants s’amuser, danser et rire pour elle. Elle est Magie. Elle est Prestige. Pourquoi le ciel se lève pour elle, pourquoi l’oiseau gazouille pour elle, pourquoi l’enfance danse pour la voir sourire, là est tout le Mystère.
Elle est belle, surtout, et par-dessus tout parce qu’elle se donne sans le savoir, parce qu’elle prend la lumière, les chants et la joie sans s’en apercevoir. Elle ne fait pas exprès.
Elle ne calcule rien, ni ses sourires, ni ses soupirs, ni sa façon de passer ses doigts sur son cou ou sa mains sur son bras. Rien n’est truqué chez elle, tout est beau parce que tout est pur. Tout est pur parce que tout est vrai. Elle est très naturelle. Elle ne s’invente pas sur une quelconque scène. Elle ne joue pas, jamais. Elle est simplement elle. Et elle ne le sait pas.
Elle ne sait pas non plus que je la vois d’en face, à travers ma fenêtre. Elle ne sait pas non plus que je la mire de loin, tapi dedans mon lit. Elle ne sait pas qu’avant même de m’extraire du sommeil je suis déjà avec elle, dans cet instant où elle apparaît avec l’aube. Elle ne sait pas que mes regards vagabondent vers elle à tout moment du jour dans l’espoir de l’apercevoir ne serait-ce qu’une seconde éternelle. Elle ne sait pas que souvent, tandis que je rédige l’histoire de ma vie dans un petit cahier, soudain ma main se fige et que plus rien ne vient parce que je pense à elle. Elle ne sait pas qu’un jour, un beau jour, dans notre rue inondée de clarté j’ai marché derrière elle. Elle ne sait pas que j’étais pour une seule et mémorable fois assez près d’elle pour respirer l’odeur de ses cheveux platins, elle ne sait pas que j’ai fermé les yeux et qu’en la dépassant j’ai frôlé son épaule du bout de mon épaule, elle ne sait pas qu’en cet instant j’ai cessé de respirer (car puisque je ne respire que pour elle, je puis bien cesser de vivre une tierce pour elle). Elle ne sait pas que mon cœur, mon pauvre cœur a tenté de s’arracher de mon sein pour s’envoler vers elle, mon cœur qui me torture et me fait de la peine. Elle ne sait pas que j’existe : elle me croise un matin ; elle me regarde à peine. La nuit peut bien m’étreindre ; elle ne le saurait pas. Je peux bien disparaître, n’avoir jamais été ; je ne serais pour elle qu’une étoile lointaine morte depuis des lustres qu’elle n’imaginait pas. Elle ne sait pas mon nom. Elle vit très bien sans moi.
Alors, je la trouve laide. Alors je la trouve froide, méchante, et puis cruelle.
Il y a des jours où je hais la Beauté parce qu’elle ne me connaît pas. Il y a des jours où j’abhorre la Pureté car elle ne m’habite pas, emplis que je suis de pensées sales et vaines. Et ces jours-là, je sais que je suis perdu, je sais qu’aucun Gabriel ne m’étreindra pour m’emporter aux nues. Ces jours-là, je sais que l’ange qui vit de l’autre côté de ma fenêtre ne me sauvera pas.
Je n’entrerais jamais dans la Félicité. Tant mieux pour toutes les joies qui la peuplent. Tant mieux pour la Beauté. Tant mieux pour la Pureté. Car ce n’est pas par moi qu’elles se verront souillées.

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